Colombes : une future ex, dure à quitter

Colombes : une future ex, dure à quitter

Aujourd’hui, aller traîner dans certains coins de Colombes, c’est un peu comme recoucher avec une ex dont je serais amoureux, mais qu’il faut impérativement que j’oublie de manière définitive pour des raisons de santé mentale. Sur le coup, c’est cool, agréable, ça a le goût et l’odeur de l’époque, et après, je me sens vieux, seul, triste, fatigué et encore plus attaché. Comme si je sniffais une grosse trace d’ocytocine [hormone dite « de l’attachement »] de nostalgie. Quitter Colombes, pour un môme qui y a grandi, c’est pas si simple. Parce que c’est une vraie ville attachante. Petit tour des spots qui me filent les larmes.

La rue Wiener. Quartier résidentiel tranquille, qui, si on a un poto qui y habite, devient un lieu formidable pour se bourrer de dragibus à la sortie du collège. A tous les ados contemporains qui ne connaissent pas, je file le plan. Gratos, désolé pour les riverains. J’y ai maté le ciel en m’empiffrant de saccharose, fièrement campé sur un gros bouzin en pierre, tentant de persuader mon pote mort de rire que, si !, un « aérovrombisseur » était bien un objet sexuel. De l’autre côté, quelques souvenirs mémorables de parties de foot endiablées sur un vieux terrain en sable pourrave qui ouvrait les avant-bras quand on tombait dessus. Petits chanceux, maintenant, y’a du synthétique. C’est aussi là qu’un coéquipier de foot, dont je tairai le nom, vendait de la beuh coupée à l’herbe de Provence aux petits bourges du quartier pavillonnaire proche. Ça se fait pas, reprenez pas le tuyau, c’est quand même interdit, la beuh. Et maintenant, l’herbe de Provence est bourrée de pesticides. Pas cool d’empoisonner les mouflets.

Le spot église/mairie de Colombes. La vraie salle omnisport de Colombes au milieu des années 2000. On nous a cassé la binette toute notre enfance avec les J-O de 1924. Mon cul. Là où ça se passait, c’était sur les marches de la mairie et de l’église (la nouvelle, celle qui est vraiment hideuse). Jeunes skateurs qui tapaient des figures au sol, du « flat », comme on dit dans le jargon. Mômes en rollers qui ridaient sur les marches (c’est pourquoi celles de l’église sont désormais affublées d’« anti-skates »). Pour l’observateur averti, on notera que les bancs, face à l’église, sont encore blindés de « wax », souvent fabriquée à base de bougie d’appartement pour faire glisser rollers et skates dessus malgré les nombreux nettoyages des services municipaux, ce qui leur donne un aspect proprement dégueulasse, mais qui me file chaque fois un coup de nostalgie mémorable. Et enfin, un terrain de foot légendaire, celui de la mairie, pas tellement connu pour la qualité de ses buts (y’en a pas), mais plutôt parce qu’il laisse de l’espace et que quand on y commence une partie à cinq, rapidement, on se retrouve à quinze. Bon plan pour taper la balle sans pousser jusqu’au Racing même s’il me semble bien qu’un panneau doit l’interdire.

La MJC. Institution colombienne. Ses séances de ciné pour les centres aérés, ses activités extra-scolaires abordables. Mais le plus sympa, ça reste ses spectacles de fin d’année, où les daronnes font de la danse orientale et les jeunes du modern’jazz ou du hip-hop.

Le Cadran contre le blues du dimanche soir. Rade incroyable qui a vu passer entre autres Jimmy Hendrix, Polnareff ou Louise Attaque et qui a fermé cet été pour laisser place à des logements. Il devrait rouvrir face à la gare. Un tien vaut, se dit-on, mieux que deux tu l’auras. En attendant, c’est là que les groupes de zicos des collèges ou lycées colombiens venaient faire leurs premiers concerts, dans la salle mythique. Premiers demis, rigolades. C’est aussi l’endroit où un petit mec se faisait servir des kirs et s’occupait du réassort de la bibliothèque. Les gens venaient et pouvaient emprunter un bouquin, à condition de le ramener ou d’en mettre un autre. Et puis, les jeux d’échecs et de dame, disposés pour que tout le monde puisse les utiliser. Un lieu social, vivant, avec les clients bourrés qui s’engueulent, ses habitués qui font des trous dans le zinc avec leurs coudes posés dessus et ceux qui viennent taper le demi ou tout juste tuer le temps et se réchauffer le ventre. Si ça ne réouvre pas, un bout de Colombes sera mort.

La piscine de Colombes. Plus de 5 mètres dans la fosse, sous les plongeoirs ! Ce n’est pas sans fierté que je vous informe du fait capital que j’ai touché le fond ! Tous les mouflets des collèges alentours y ont passé des plombes à apprendre à nager. Meilleur spot de l’histoire pour choper des verrues plantaires, aussi. Lieu légendaire, avec son plongeoir de 10 mètres. Tous les garçons un peu prétentiards ont voulu sauter de tout en haut. J’en connais aucun qui n’ait franchi le pas. Faut dire qu’un professeur particulièrement malin et philosophe nous avait à l’époque informés qu’en écartant quelque peu les jambes lors du saut, nous risquions d’y laisser nos attributs. La psychologie est parfois bien plus efficace que la coercition.

Le parc de l’Ile Marante. Haut lieu de centre aéré, où tous ceux qui n’étaient pas gardés par leurs parents le mercredi, ont pratiqué les pique-niques sandwich-chips et les parties de foot à 45 sur terrain en pente, voire les batailles d’eau à l’aide des bouteilles fournies par l’école et pour seul point d’eau la fontaine du parc. Spot à sportifs où il est possible de faire son footing poursuivi par des pitts de 30 kilos mal tenus en laisse. Point névralgique des promeneurs du dimanche des quartiers pavillonnaires du coin, repus au Saint-Emilion et digeos de qualité ainsi que des prolos nourris à la graisse de kébab. Bref, un lieu d’illusions de mélange des classes, parce que chacun reste dans la sienne, mais où, plus ou moins, tout le monde se retrouve.

Parfois, quand on n’a plus les mots, faut emprunter ceux des autres. Dans le cas d’espèce, je penche pour Orelsan car je n’aurais pas dit mieux.

Ma ville est comme la première copine que j’ai jamais eue
J’peux pas la quitter, pourtant, j’passe mon temps à cracher dessus
Parler du beau temps serait mal regarder le ciel
J’la déteste autant qu’je l’aime, sûrement parce qu’on est pareil
On a traîné dans les rues, tagué sur les murs, skaté dans les parcs, dormi dans les squares
Vomi dans les bars, dansé dans les boîtes, fumé dans les squats, chanté dans les stades

Dans ma ville, Orelsan (parlant de Caen)

Mathieu Blard

Illustration : Leslow Biernacki, Ehpad Marcelle Devaud