Leïla sème des graines pour les jeunes

Leïla sème des graines pour les jeunes

« – Leïla ? Leïla ?

 Deux petites minutes, je parle à Annie. Viens, allons dans une autre salle plus au calme », me dit-elle.

Tout en m’entraînant dans la salle informatique, Leïla, coordinatrice jeunesse au Centre social et culturel des Fossés-Jean, répond d’une voix douce et posée à la jeune fille d’une douzaine d’années qui l’a interpellée. Constamment sollicitée, la jeune femme au visage rond, encadré de cheveux châtains, mèches blondes et bouclées, regorge d’énergie. Derrière ses yeux noirs, son regard laisse transparaître une grande bienveillance. Nous voici dans une vaste salle du Centre, largement éclairée par une baie vitrée. Face aux murs, des tables munies d’écrans et de claviers flambant neufs. Deux jeunes filles consultent internet, assises sur d’énormes ballons de gymnastique. « Ces ballons ne sont pas faits pour ça, lance Leïla. Asseyez-vous correctement sur des chaises, remettez les ballons sous les tables. »

La culture pour tous

Depuis 1975, le Centre social propose des activités culturelles, manuelles et sportives à l’ensemble des habitants du quartier. Leïla, elle, s’occupe plus particulièrement des adolescents. Diplômée d’une maîtrise de lettres modernes, la jeune femme voulait à l’origine être professeure de français. Mais, pendant ses études, un ami lui propose de faire un accompagnement à la scolarité pour des enfants de CM1-CM2, aux Fossés-Jean. Leïla prend goût à la vie associative. Elle se retrouve à enseigner le français aux adultes, à animer un atelier de théâtre et de chant. Alors qu’elle est encore vacataire, elle rejoint le conseil d’administration et le bureau du Centre social. En 2006 on lui propose un poste de permanente pour s’occuper des 11/15 ans.

Pour Leïla, la culture est une grande richesse. Elle veut en faire bénéficier les jeunes comme elle a pu en profiter pendant ses études. A l’époque, elle faisait partie d’une troupe au théâtre des Amandiers et y a fait de très belles rencontres. « Je pense que les projets culturels permettent d’aborder les différences et l’ouverture à l’autre. » Des enfants rentrent d’une activité. Les rires et les cris fusent derrière la porte. Leïla se lève : « Un peu de calme, respectez les autres. Je peux vous faire confiance ? Excuse-moi Annie, où en étions-nous ? »

Sur tous les fronts

Elle me fait penser à une balle qui rebondit un peu partout et laisse une petite empreinte là où elle est retombée. « Nous demandons aux jeunes quelles activités ils souhaiteraient pratiquer mais les projets c’est plutôt nous qui les impulsons. » Attentive à tous, elle surveille les jeunes (peu conscients du travail que cela représente), répond aux multiples questions et ne manque pas de gronder, cajoler, féliciter. Les réunions, les programmations, les projets à concrétiser, les rendez-vous, les appels téléphoniques, rencontrer les familles, expliquer, informer, répéter, reformuler … Leïla s’occupe de tout sans jamais perdre le sourire. Elle anime aussi un atelier pour des jeunes en décrochage scolaire au collège Jean-Baptiste Clément, fait participer des gamins du centre social aux collectes des Restos du cœur et encadre la rédaction du journal des ados. Et ce n’est pas fini. Les mercredis et samedis, Leïla conduit les jeunes au cinéma, à différents spectacles, aux musées ou à des activités sportives. Dernières visites en date : la Maison de la radio et la rédaction du journal l’Equipe.

Et puis, comme pendant les vacances scolaires les jeunes se retrouvent au Centre toute la journée, cela permet d’aller encore plus loin. Pour les vacances de printemps, plusieurs sorties sont prévues : au Tribunal de grande instance de Nanterre pour assister à des procès sur le droit des enfants mineurs ; des visites aux musées de la Résistance et de la Shoah pour parler mémoire de la guerre ; et dans les rues de Colombes à la recherche des rues portant des prénoms féminins pour aborder l’égalité homme/femme. Sans oublier la révision du brevet.

On frappe à la porte. Une collègue lui annonce qu’une maman voudrait lui parler. « Tu as quelques minutes ? Je ne vais pas faire attendre cette dame. » Leïla la fait entrer puis s’isole avec elle. Elle écoute, informe et rassure la maman. Son investissement auprès des jeunes lui vaut la confiance des parents. Leïla ne compte pas vraiment ses heures et travailler le soir et le week-end ne la gêne pas : « quand on aime ce qu’on fait, ça ne pose pas de problème ».

Semer des petites graines

Son temps libre, la jeune femme le dédie au théâtre et au chant. Cette année, une trentaine d’habitants de Colombes ont été recrutés par une association pour former une chorale animée par des professionnels. Leïla en fait partie. Gagnante du « tremplin de chant », elle montera sur scène dans diverses manifestations, à Colombes et ailleurs. Son rêve ? Chanter à l’Olympia. Des projets personnels qu’elle avait abandonnés pendant quelques temps pour son travail. Mais comme elle dit : « il faut savoir prendre du temps pour soi, c’est important ». Leïla a aussi profité du projet Demos (Dispositif d’éducation musicale et orchestral à vocation sociale) pour apprendre le violoncelle avec ses jeunes. Pendant trois ans, les enfants du Centre social et culturel apprennent le violon, l’alto ou le violoncelle, encadrés par deux musiciens professionnels.

La plus grande fierté de Leïla reste la réussite de ces jeunes. « J’ai des jeunes qui ont intégré un groupe avancé du projet Demos et qui continuent aussi au conservatoire de musique de Colombes. Une jeune fille va jouer dans un orchestre à l’Institut du monde arabe pour la fête de la musique. »

Après plus de dix ans au Centre social et culturel, Leïla a vu passer beaucoup de jeunes. Il lui arrive d’en croiser certains, par hasard. Les plus âgés doivent aujourd’hui avoir 25 ans. Elle est heureuse quand elle apprend que l’un d’eux est devenu ingénieur, qu’un autre a intégré une grande école, que d’autres ont suivi ses pas et sont devenus éducateurs. Elle est fière d’avoir contribué à leur éducation.

« Grâce au Centre social et culturel, les jeunes ont eu accès à des disciplines où l’on ne va pas naturellement quand on est issu d’un milieu populaire :  le chant lyrique, le théâtre, la musique classique. On sème des petites graines, on ne sait pas comment elles vont pousser mais je suis persuadée que notre travail porte ses fruits et ouvre des portes à ces jeunes. »

Annie Jumel

Illustration : Sur le chemin de l’école, atelier photo mené au Collège Moulin-Joly, dans une classe de 3ième