Moi, Margueritte, 1,950 kg

Moi, Margueritte, 1,950 kg

Déambulations dans les rues de Colombes d’une chihuahua curieuse.

J’habite à Colombes, aux Vallées, près de la Mairie, du marché et des commerçants. C’est pour cela qu’ils se sont installés ici, il y a maintenant dix ans, pour pouvoir vivre leur retraite pedibus. Chez moi, c’est une maison prolongée d’un micro jardin juste à ma mesure. Des arbres, des fleurs, de l’herbe et une tortue qui, l’été, passe ses journées immobile au soleil. Tout pour être heureuse, si j’ajoute leurs câlins, leurs rires et leur amour pour moi.

Je suis arrivée dans leur vie, il n’y a pas encore deux ans. Plus dans leurs bras que les pattes par terre ! Parfois nous partons en balade, ce qui est assez rare, vues les conditions nécessaires requises : pas de pluie, pas de vent, je les déteste. Pas d’arrêts dans un magasin d’alimentation : interdit aux chiens. Pourtant dans leurs bras personne ne me voit. Il parait que c’est normal, je pense que non. Pourquoi y autoriser les trottinettes aux roues sales ? Parce qu’elles ne font pas pipi, moi non plus ! Je suis éduquée et propre. Et surtout éviter les autres chiens. Aussitôt j’aboie avec force pour les impressionner. Je ne suis pas certaine que cela fonctionne vraiment.

Avant de sortir, je fais ma chichiteuse. Ça les énerve quand je leur échappe comme une savonnette mouillée et que je cours dans toute la maison. Moi ça m’amuse follement. C’est un jeu de mettre le collier et la laisse non ? Dès la porte du jardin refermée, ils me posent au sol, aussitôt je me mets au petit trot. A leur rythme, mais surtout au mien. Au bout de ma rue, il y a la circulation et les piétons. Je n’aime pas trop. Vite s’éloigner.

Du haut de mes 26 centimètres

Il paraît que c’est une départementale, stationnement bilatéral, zone rouge, circulation parfois dense, gros camions dont les vibrations me font peur, quelques rétroviseurs qui volent au passage. Il faut dire que des immeubles sont en construction et que les toupies, les parpaings, les matériaux doivent bien y être livrés.

Du haut de mes vingt-six centimètres, je prends tous les gaz d’échappement dans la truffe. Quelle horreur cette pollution, sans compter tous ces pieds, ces chaussures. Le bruit des baskets qui crissent, les talons qui me vrillent la tête, les mocassins plus amicaux, sans parler des odeurs. Certains pieds mériteraient un peu plus d’attention. En revanche, j’aime bien renifler les odeurs canines multiples qui jalonnent ma balade.

Elle m’a dit qu’avant les travaux, il y avait deux grandes maisons bourgeoises, que le temps avait passé, et qu’elles étaient presque à l’abandon. Les nouvelles normes de construction et d’accès handicapé rendaient les réhabilitations trop coûteuses, enfin je crois, alors que trouver comme solution ? Elle, c’est ma maîtresse. Elle n’aime pas ce mot trop possessif. Elle s’appelle ? Elle a trop de noms, je vais l’appeler Babeth, comme mon maître. Elle dit qu’elle aime sa ville où il y a tant de choses à faire, activités culturelles, sportives, et que onze minutes de train pour rejoindre Paris c’est top. Elle aime par-dessus tout le clocher de la vieille église, son point de repère, et attend avec impatience sa rénovation. Déjà l’horloge refonctionne et des fouilles sont en cours. A chaque fois que nous passons devant pour rejoindre la rue Saint Denis, elle lève la tête et fait une photo. Elle en a toute une collection à différentes heures du jour.

Le plus souvent c’est elle qui me promène

Elle écrit, une autre passion, et aime bien me raconter ses émotions lorsque nous déambulons. J’avoue que parfois, elle radote un peu, au cas où je n’aurais pas compris la première fois. Elle adore la Coulée Verte qui n’est qu’à deux pas de la maison.

Dès qu’elle peut, elle va y faire un tour revigorant comme elle dit. Elle part dans le passé bruyant de ce qui fut la ligne de chemin de fer. Parfois, elle enfreint le règlement et le panneau « chiens interdits » car elle sait, elle qui aime les animaux, que je ne ferai aucun bruit, ni ne créerai aucune nuisance aux insectes et aux nombreux oiseaux qui y nichent et s’y reproduisent en toute quiétude. Souvent elle me prend dans ses bras, et s’énerve lorsqu’un chien passe sans collier et sans laisse. C’est trop injuste. Je sens son coeur qui s’accélère et son envie de mordre. Je ne moufte pas. Mais elle a raison. Elle me raconte qu’elle a même écrit pour un Clea [Contrat local d’éducation artistique] sur la Coulée Verte, et elle m’emmène voir le muret de pierres sèches et sa tête de pierre.

Notre coin de nature

Elle me raconte, avec enthousiasme en mélangeant tout, les rails, les aiguillages, les wagons encore en place. Elle me dit que l’aventure a commencé en 1883 et que le clou marqué 51 représente les deux derniers chiffres de l’année de fabrication de la traverse et que les trains circulaient à gauche et que le sens « Aller » était appelé « Voie 1 ». Elle s’arrête, elle est heureuse, elle repart. Elle m’a posée par terre pour quelques mètres. Je hume les odeurs mélangées qui se répondent, la terre, les fleurs, les arbres. Tout ce petit peuple qui s’est installé, qui y vit, qui se reproduit. Effectivement quoi de plus beau et émouvant.

Un papillon volette, je saute, j’aimerais bien jouer avec lui. Une osmie passe en bourdonnant et va se réfugier dans l’hôtel des insectes. Elle martèle, tu te rends compte Margueritte, on est en pleine ville et ici c’est la nature qui a repris ses droits. Un jour elle a trouvé une noix, elle aurait pu la manger. Elle l’a simplement reposée sur un potelet. Et moi ? J’aurais bien aimé la manger.

Ici c’est le règne du street art, il y a de jolies choses, mais aussi de moins belles, et pourquoi tagger les potelets. Il y a assez des ponts et du grand escalier. Je n’aime pas cette odeur de peinture. Je me mets à éternuer. On s’éloigne vite. Le calme est revenu. La promenade continue. Les oiseaux chantent, un petit mulot égaré traverse l’allée en courant et va se cacher sous un aiguillage, juste sous mon nez.

On sort de la Coulée Verte. Je suis un peu fatiguée. J’ai fait plusieurs kilomètres et pour mes petites pattes c’est beaucoup. L’ombre fraîche laisse la place à un soleil radieux qui tape maintenant sur mon crâne. Avant de rentrer, on va faire un petit tour des maisons Leseine, richesse du patrimoine de Colombes ces maisons de la seconde moitié du 19e siècle. Un regard à l’hôtel de ville, un bref arrêt chez Coccinelle pour m’acheter une bouteille d’eau, direction 22 avenue Eugénie pour regarder les décors sculptés d’une des plus belles maisons Leseine selon elle. Je m’assois. Elle me redonne de l’eau. La bouteille revissée, notre balade va s’achever. En rentrant, j’irai dormir. Je rêverai peut-être d’un parcours zigzagant et odorant sur les traces des glycines et de leur parfum unique et envoûtant. Il y en a tellement dans Colombes et pas que dans mon jardin.

Elisabeth Regenet-Capuana

Références : « L’épopée de la Coulée Verte de Colombes » imprimé par Pulsio-Paris 2014

Illustration : Marion et Andres, atelier photo MJC-La Marine.