Une Nounou d’enfer

Une Nounou d’enfer

On les croise tous les matins. Alors que les parents se dépêchent vers la station pour se rendre au « boulot », elles accompagnent leurs bambins à la petite école où elles laissent les plus grands avec leur maîtresse et emmène les tout-petits dans leur deuxième foyer : « chez la nounou » Ces mères, taties ou grands-mères par extension, Mamie Schempf en est une.

Arrivée à Colombes en 1952, à 22 ans, avec son époux – jeune couple marié sans enfant –  dans un studio de 24 m², « Mamie » a dû travailler pour compléter la finance du foyer. Secrétariat, par-ci par-là. Sa première fille vient au monde. La question se pose, quel travail pour la suite ?

« J’ai toujours aimé les enfants ». La réponse est là. Enceinte de son deuxième enfant, elle accepte de garder un autre enfant. Un petit bébé. Ça se passe bien. L’enfant est aimé. Ses parents font confiance à cette petite maman qui n’a que « l’amour à donner ». 1960, changement de lieu. Un appartement rue Henri Martin. 30 m². Son fils est né. La famille s’agrandit. Une fille, Claudine, un garçon, Didier, et un garçon à garder qui s’appelle aussi Didier aussi. Le temps passe et la famille s’agrandit encore. Leur troisième enfant, une fille, vient au monde. Changement de logement. Un appartement 48 m², rue François 1er. Ce n’est pas un palace, mais c’est tout comme. Elle décide de garder 2 enfants. Un petit et un grand qui va à l’école maternelle

« Si on aime les enfants, on aime les parents aussi »

La journée de Mamie Schempf commence alors à 7 heures du matin. Les enfants arrivent avec leurs parents. Un « bonjour », un « au revoir » et les petits sont là avec les siens. La journée s’annonce courte pour tout ce qu’elle doit faire. Conduire l’ensemble des enfants jusqu’à l’école. Y laisser les grands et revenir avec les toutpetits. Un peu de câlins pour les endormir. Préparer les repas pour toute la galerie.

Premier service : les tout-petits à 11h15 le temps est précis ! Chercher les grands et leur donner à manger à 12h30 pour le deuxième service. Le troisième service, ce sont ses enfants qui mangent. Retour à l’école, dépôt des grands, retour à la maison et le quatrième service arrive : elle mange avec son mari, pendant que les petits font la sieste. Quelques instants de repos en attendant qu’un bambin, gêné par un chagrin demande un câlin. Elle lui lit une histoire et l’enveloppe avec ce qu’elle a le plus ; son amour des enfants.

Fin d’après-midi, retour à l’école, récupérer les grands et s’il fait beau se mettre dans le jardin en attendant qu’arrivent les parents. Une gentille conversation pour faire le bilan de la journée passée, mais surtout relaxer les parents coincés par leur journée épuisante. « Si on aime les enfants, on aime les parents aussi ». Elle est comme ça Mamie.

Que faisait-elle de son temps libre ? Un éclat de rire. « Si vraiment j’avais encore le temps après les vaisselles, les repas et courses ; je tricotais un peu pour les enfants. » Dans ce « palais » de plus en plus exigu, les moments de bonheur étaient le quotidien, mais il y avait aussi les moments douloureux. Elle s’en souviendra toujours. D’abord un petit enfant confié à l’âge de trois mois souffrant d’une malformation cardiaque. Elle a lutté avec lui contre la maladie durant plus de deux ans. Il est parti, elle ne l’oublie pas. Et puis son mari. Lui aussi parti avec une crise cardiaque, la laissant toute seule dans son combat au quotidien. Il fallait taire la souffrance et offrir la gaieté aux enfants. « Ce sont les enfants qui me tenaient debout ! ». Fidèle jusqu’au bout dans son attachement.

Didier, Valérie, Bertrand, Roxane et les autres

Ses enfants sont grands et mènent leur vie mais elle continue à faire la nounou jusqu’au jours où Mamie se retire de ses activités tant aimées et se met en retraite. Désormais, à chaque sortie dans le quartier pour faire ses courses, c’est l’occasion de croiser ses petits qui grandissent ou les parents qui vieillissent !

Elle prend des nouvelles de Christian, Didier, Valérie, Bertrand, Roxane, Elsa, Gérôme. Ah Gérôme, « ses parents étaient grecs » elle se souvient. Michel, « il est parti en Australie ». Jean-Baptiste, « lui est aux États-Unis ». Et puis Alexandre, Élodie, Gilles, Domitie. « Elle est médecin elle exerce à Lyon ». Et Olivier, « ses parents étaient pâtissiers dans la rue des Vallées. Qu’est-ce qu’ils étaient bons leurs gâteaux ! » Le monde de Mamie Schempf est peuplé de tous ces enfants.

Et son enfance à elle ? La campagne limousine. Son certificat d’études. Un exploit pour l’époque. Son premier cadeau, un vélo sans pneu ni chambre à air ! Logé dans le salon. Elle rêvait de voyage en regardant ce vélo immobile ! Sa mère troqua un morceau de jambon contre deux pneus avec chambre à air. C’était pendant la guerre. Enfin, elle pu rouler. Elle prenait des ailes ! Elle a toujours aimé la ville. Elle s’en va à Aubusson pour quelque temps et se rend à Paris pour travailler, en laissant sa mère, non sans amertume.

Maintenant qu’elle est à la retraite, ses enfant, installés dans le sud réussissent à arracher Mamie Schempf de sa Colombes chérie, si chargée de souvenirs. C’est en 2015. Elle se retrouve dans un village méditerranéen ! Le mal de dos et de genoux s’en est allé, son visage qui pâlissait se met à briller sous le soleil et ses enfants sont près d’elle. Mais « ce que j’ai vécu à Colombes ne me quitte pas ! »     

Ali Borujerdi

Illustration : Sur le chemin de l’école : ateliers réalisés en classe de 3° au collège Moulin Joly.